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C’était prévisible, mais cela n’en reste pas moins consternant. Le mandat d’arrêt lancé par la Cour pénale internationale (CPI) contre le président soudanais Omar El-Béchir a déclenché une levée de boucliers brandis par les alliés et protecteurs de celui que les juges viennent d’inculper de crimes contre l’humanité. Une coalition de fait s’est constituée qui tente de bloquer la procédure en utilisant divers arguments, le principal étant que la CPI ne serait qu’un instrument aux mains des Occidentaux qui chercheraient à imposer leurs vision et visées néo-impérialistes à un Etat africain indépendant. En d’autres termes, il faudrait protéger Omar El-Béchir, farouche défenseur du Sud face à l’Occident prédateur. Procédé négationniste classique qui occulte les victimes pour faire du bourreau un innocent. On serait en effet bien en peine de trouver dans l’avalanche de déclarations hostiles à la décision de la CPI une quelconque évocation des souffrances sans nom infligées aux populations du Darfour. Que ce soit par solidarité islamique comme c’est le cas pour la Ligue arabe, par démagogie nationaliste anti-occidentale pour la Russie, par défense de ses intérêts bien compris pour la Chine, par peur d’être un jour la cible légitime de la CPI comme le redoutent bon nombre de chefs d’Etats regroupés dans l’Union africaine, la seule et unique préoccupation est d’arrêter non pas la main du criminel mais le bras de la justice.
Heureusement que quelques voix se sont élevées depuis le continent noir pour dire haut et fort leur appui aux magistrats de la CPI. Et notamment celle de Desmond Tutu, un homme qui, de par son long combat contre l’apartheid en Afrique du Sud, dispose d’une incontestable légitimité pour s’exprimer contre le racisme, l’injustice et l’hypocrisie des oppresseurs. Nous publions ci-dessous le texte que le prix Nobel de la Paix a rendu public le 3 mars, soit la veille de l’annonce des poursuites lancées contre le dictateur soudanais par les juges de la Cour préliminaire de la CPI.
L’Afrique va-t-elle tirer le Soudan d’affaire ?
Par Desmond TUTU, ancien archevêque anglican de Cape Town, prix Nobel de la paix en 1984.
© Traduction Collectif VAN -
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-http://www.collectifvan.org
Le lancement, escompté demain, d’un mandat d’arrêt contre le président soudanais Omar Hassan El-Béchir de la part de la Cour Pénale Internationale place les leaders africains devant un choix difficile : sont-ils du côté de la justice ou de l’injustice ? Du côté de la victime ou de l’oppresseur ? Le choix est clair mais jusqu’à présent la réponse de nombreux leaders africains a été une honte.
Parce que les victimes au Soudan sont africaines, les leaders africains devraient être les premiers à soutenir les efforts faits pour amener les coupables à rendre des comptes. Pourtant, au lieu d’être aux côtés de ceux qui souffrent au Darfour, les leaders africains se sont jusqu’ici ralliés à l’homme responsable d’avoir transformé ce coin de l’Afrique en cimetière.
En réaction à la nouvelle qui indiquait en juillet dernier que Luis Moreno-Ocampo, le procureur général de la Cour, demandait un mandat d’arrêt contre le président Béchir pour génocide, crimes contre l’humanité, et crimes de guerre, les leaders africains ont par un communiqué demandé au Conseil de Sécurité des Nations unies de suspendre les travaux de la cour. Plutôt que de condamner le génocide au Darfour, l’organisation a préféré insister sur sa préoccupation concernant le fait que les leaders africains seraient injustement désignés plutôt que d’autres et de soutenir les tentatives du président Béchir en vue de retarder la procédure.
Plus récemment, le Groupe des 77, organisation influente à l’ONU consistant en 130 pays en voie de développement et comprenant presque tous les pays africains, a confié sa présidence au Soudan. La victoire a suivi l’adoption de la candidature du Soudan par les membres africains malgré l’inculpation imminente de son président.
Je regrette que les charges contre le président Béchir soient utilisées pour provoquer le sentiment que le système judiciaire, et en particulier la Cour internationale, aurait un parti-pris anti-africain. La justice défend l’intérêt des victimes, et les victimes de ces crimes-ci sont africaines. Laisser entendre que les poursuites sont un complot de l’Occident est dégradant pour les Africains, et minimise les engagements pris envers la justice, que nous avons vus partout sur le continent.
Il n’est pas inutile de rappeler que plus de 20 pays africains faisaient partie des fondateurs de la Cour pénale internationale, et que sur les 108 nations qui ont adhéré à cette cour, 30 se trouvent en Afrique. Le fait que les quatre instructions menées par la Cour concernent toutes l’Afrique n’est pas dû à des préjugés des procureurs, mais au fait que trois des pays impliqués (la République Centrafricaines, le Congo, et l’Ouganda) ont eux-mêmes demandé l’intervention de la Cour. C’est seulement l’affaire du Darfour qui a été confiée au procureur par le Conseil de sécurité. De sa propre initiative, le procureur envisage des enquêtes en Afghanistan, en Colombie et en Géorgie.
Les leaders africains prétendent que l’action de la Cour va gêner les efforts de paix au Darfour. Cependant, il ne pourra y avoir aucune paix ni aucune sécurité réelles tant que les habitants du pays n’auront pas eu justice. S’il n’y a pas la paix, c’est précisément parce qu’il n’y a pas eu de justice.
Si douloureuse et si déplaisante que puisse être la justice, nous avons constaté que l’alternative – laisser tomber l’idée de demander des comptes - est pire. Un mandat d’arrêt contre le président Béchir serait quelque chose d’extraordinaire pour le peuple du Soudan – et pour ceux dans le monde qui en sont arrivés à douter que des gens et des gouvernements puissants puissent se voir réclamer des comptes pour leurs actes inhumains. Les leaders africains devraient soutenir cette occasion historique, et non œuvrer à le saboter.
March 3, 2009
Op-Ed Contributor
Will Africa Let Sudan Off the Hook?
By DESMOND TUTU
Cape Town
THE expected issuance of an arrest warrant for President Omar Hassan al-Bashir of Sudan by the International Criminal Court tomorrow presents a stark choice for African leaders — are they on the side of justice or on the side of injustice? Are they on the side of the victim or the oppressor? The choice is clear but the answer so far from many African leaders has been shameful.
Because the victims in Sudan are African, African leaders should be the staunchest supporters of efforts to see perpetrators brought to account. Yet rather than stand by those who have suffered in Darfur, African leaders have so far rallied behind the man responsible for turning that corner of Africa into a graveyard.
In response to news last July that Luis Moreno-Ocampo, the court’s chief prosecutor, was seeking an arrest warrant for President Bashir for genocide, crimes against humanity and war crimes, the African Union issued a communiqué to the United Nations Security Council asking it to suspend the court’s proceedings. Rather than condemn the genocide in Darfur, the organization chose to underscore its concern that African leaders are being unfairly singled out and to support President Bashir’s effort to delay court proceedings.
More recently, the Group of 77, an influential organization at the United Nations consisting of 130 developing states and including nearly every African country, gave Sudan its chairmanship. The victory came after African members endorsed Sudan’s candidacy in spite of the imminent criminal charges against its president.
I regret that the charges against President Bashir are being used to stir up the sentiment that the justice system — and in particular, the international court — is biased against Africa. Justice is in the interest of victims, and the victims of these crimes are African. To imply that the prosecution is a plot by the West is demeaning to Africans and understates the commitment to justice we have seen across the continent.
It’s worth remembering that more than 20 African countries were among the founders of the International Criminal Court, and of the 108 nations that joined the court, 30 are in Africa. That the court’s four active investigations are all in Africa is not because of prosecutorial prejudice — it is because three of the countries involved (Central African Republic, Congo and Uganda) themselves requested that the prosecutor intervene. Only the Darfur case was referred to the prosecutor by the Security Council. The prosecutor on his own initiative is considering investigations in Afghanistan, Colombia and Georgia.
African leaders argue that the court’s action will impede efforts to promote peace in Darfur. However, there can be no real peace and security until justice is enjoyed by the inhabitants of the land. There is no peace precisely because there has been no justice. As painful and inconvenient as justice may be, we have seen that the alternative — allowing accountability to fall by the wayside — is worse.
The issuance of an arrest warrant for President Bashir would be an extraordinary moment for the people of Sudan — and for those around the world who have come to doubt that powerful people and governments can be called to account for inhumane acts. African leaders should support this historic occasion, not work to subvert it.
Desmond Tutu, the former Anglican archbishop of Cape Town, received the Nobel Peace Prize in 1984.
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