Darfour
Collectif Urgence Darfour
« Accords de paix » JEM-gouvernement mardi, attaque du JEM par le gouvernement mercredi PDF Imprimer Envoyer
Écrit par Administrator   
Vendredi, 20 Février 2009 14:14

Il n’aura pas fallu 24 heures pour que les « préaccords de paix » signés à Doha (Qatar) entre le gouvernement soudanais et le groupe armé JEM révèlent leur véritable nature : une opération de poudre aux yeux motivée par des intérêts fort éloignés de la recherche d’une paix juste. Alors que la Chine félicitait les deux parties « pour leur engagement dans la recherche d’une solution durable à la crise du Darfour » et que l’Union africaine louait les médiateurs de cet « accord » signé mardi 17 février, Khartoum reprenait dès le 18 les attaques contre son partenaire de la veille. Les naïfs et les aveugles (volontaires ?) qui dans certaines chancelleries croyaient qu’au Darfour on pouvoir aboutir à la paix au détriment de la justice assistent à la perpétuation de la guerre et de l’injustice.  

C’est tout juste si on ne nous a pas accusés, au collectif Urgence Darfour, d’être des intégristes de la justice, des fondamentalistes de la Cour pénale internationale (CPI). « Des accords de paix entre gouvernement soudanais et mouvements rebelles ne sont-ils pas préférables à un mandat d’arrêt contre le président El-Béchir ? », nous a-t-on demandé avec insistance. Et on nous a rechanté cette vieille chanson entendue si souvent dans les réunions de l’Union africaine, de la Ligue arabe ou à Pékin : « Si la CPI déclenche des poursuites contre le chef de l’Etat soudanais, le processus de paix sera bloqué, la situation sur le terrain s’aggravera, les humanitaires ne pourront plus intervenir dans les camps de déplacés, la situation des Darfouris sera pire encore… » Cet air est surtout bien connu depuis que le procureur de la CPI, Luis Moreno-Ocampo a requis en juillet dernier l’arrestation d’El-Béchir pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide. Il a à nouveau été repris sur tous les tons avec le volume au maximum depuis qu’on sait que la décision des juges auquel le réquisitoire du procureur a été soumis est imminente. Et surtout depuis que des fuites ont révélé qu’un mandat d’arrêt international serait bel et bien émis.

Dans ce contexte il n’est pas surprenant que Khartoum se soit lancé dans des négociations avec les rebelles islamistes du JEM. Réutilisant le vieux coup qui lui a si bien réussi dans le passé auprès de nombreux gouvernements, y compris européens, Omar El-Béchir a repris sa posture d’homme de bonne volonté à la recherche d’accords de paix. On rappellera ici que jamais le dictateur soudanais n’a respecté le moindre de ses engagements à l’égard du Darfour. On rappellera également que le seul chef rebelle qui dans le passé a signé un accord, Minni Minnawi, est aussitôt passé avec armes et troupes dans le camp de l’armée soudanaise et a entrepris de piller et tuer à son tour à la manière des miliciens janjawids. Si El-Béchir recherchait vraiment la paix, il aurait plusieurs moyens de prouver sa bonne foi : en cessant, par exemple, de financer et en désarmant les janjawids, pour commencer. Or, en dépit de ses multiples promesses, il ne l’a jamais fait. Pas plus qu’il n’a livré à la justice Ahmed Haroun et Ali Koucheyb, deux de ses tueurs contre lesquels la CPI a émis des mandats d’arrêt en avril… 2007 !


Khartoum n’a accepter les négociations avec le JEM à Doha que parce que, une nouvelle fois, cela lui permet de ruser avec la CPI : le régime soudanais, sentant l’étau se resserrer sur son chef, espère retarder, voire suspendre l’émission du mandat d’arrêt en faisant croire que cette fois, promis juré, il va cesser sa guerre contre le Darfour. Le JEM, de son côté a accepté de négocier pour plusieurs raisons, la moindre n’étant pas pour Khalil Ibrahim, leader du mouvement, d’obtenir la libération de son frère, arrêté par les autorités soudanaises après l’opération militaire lancée par le groupe armé sur Khartoum l’année dernière. Le JEM recherche en outre une reconnaissance tant locale qu’internationale car, en dépit de ses capacités militaires non négligeables, il n’a pas le soutien de la grande majorité des Darfouris, lesquels sont surtout membres de l’ethnie four, alors que le JEM s’appuie presque exclusivement sur les Zaghawas. Son idéologie islamiste suscite par ailleurs la méfiance, car elle est fort proche de celle du régime soudanais.

 SINISTRE FARCE MUNICHOISE

Les objectifs des deux parties signataires du « préaccord » de Doha, en fait une simple déclaration « ouvrant la voie à un accord-cadre en vue d'une conférence de paix pour le Darfour » (sic), sont donc tellement différents que, avant même que l’encre de leur paraphe ait séché, le JEM s’est à nouveau trouvé sous le feu des forces de Khartoum. L’armée soudanaise a nié avoir participé aux combats. Comme il est avéré que les hommes de Minni Minnawi  étaient dans le coup, c’est du pareil au même. Même le dernier des gogos sait ce qu’il faut comprendre quand le gouvernement dit « c’est pas nous, c’est les janjawids » ou « on n’y est pour rien, c’est les rebelles qui s’attaquent entre eux ». C’est ainsi que le sous-secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères a expliqué sans rire : « Les combats se poursuivent pour une raison bien simple. Le JEM occupe des régions qui ne sont pas les siennes. Après avoir été chassé de Mouhajiriya (au début février), il a occupé des secteurs qui ne sont pas les siens. D'autres mouvements ne leur permettent pas cela, de même que l'armée [qui justement  passait par là, NDLR]. » Du côté JEM, l’un de ses principaux commandants a déclaré : « L'accord de Doha ne comprend pas la cessation des hostilités, donc la guerre continue. » A l’intention des grands naïfs, il a précisé : « Pour nous, c'est normal. Cela n'affecte pas les entretiens de Doha, car les deux choses sont séparées. »

Voilà donc les grandes avancées vers la paix au Darfour au nom desquelles il ne faudrait surtout pas inculper Omar El-Béchir qui, avec ses faibles pouvoirs de maréchal-président, ne pourrait, comme son gouvernement l’a fait savoir, maîtriser les inévitables réactions de colère des Soudanais au cas où ces juges de La Haye qui ne comprennent rien au continent africain lanceraient un mandat d’arrêt contre lui. Au lendemain de la requête du procureur Moreno-Ocampo en juillet dernier, l’Union africaine s’était déclarée favorable « au principe de la lutte contre l’impunité », mais à condition que cela ne compromette pas « les efforts visant à promouvoir une paix durable sur le continent ». Le procureur s’était vu accuser de « jeter de l’huile sur le feu ». Ben voyons ! En près de six ans d’impunité El-Béchir a fait périr 300.000 Darfouris (chiffre ONU) et fuire des millions de villageois : c’est surtout pas le moment de l’embêter avec ces histoires de justice, parce que là la situation au Darfour deviendrait mauvaise. 


Il est temps que s’achève cette sinistre farce munichoise. Il est temps qu’on arrête de faire passer les bourreaux pour des bâtisseurs de paix. Il est insupportable qu’un premier ministre du Qatar ose affirmer que le bout de papier signé à Doha constitue «un tournant important». Il est affligeant que la diplomatie française, à l'origine de la médiation du gouvernement qatarien, ait cru bon de conforter l’illusion selon laquelle El-Béchir peut contribuer à la paix. Non, on ne négocie pas avec le chef des massacreurs au Darfour. Il est celui que la justice doit sanctionner. Sans quoi les peuples darfouris subiront encore la guerre et l’injustice, le mépris raciste et l’épuration ethnique. Et d’autres encore après eux. C’est pourquoi l’impunité doit cesser.